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« Un monde, un rêve » et les droits de l'homme universels
Lettre ouverte de personnalités chinoises à l’attention des dirigeants chinois et internationaux concernant les Jeux Olympiques de 2008
Source: (Version anglaise) /Article/Class9/Class15/200708/20070807140359_5310.html
(Version chinoise) /Article/Class5/200708/20070807151034_5304.html
A l’attention du Président de la République, M. Hu Jintao, du Président du comité permanent de l’Assemblée Populaire Nationale, M. Wu Bangguo, du Premier Ministre du Conseil des Affaires d’Etat, M. Wen Jiabao.
A l’attention du Comité international olympique, du Conseil des droits de l'homme de l’Organisation des Nations Unies, des dirigeants des Etats démocratiques attentifs aux droits de l’homme, des organisations non-gouvernementales internationales ainsi qu’à tous ceux – des milieux sportifs, d’affaires, intellectuels, artistiques et autres - qui attachent de l'attention à la démocratie et aux droits de l'homme.
Étant donné que la Charte Olympique stipule que « toute forme de discrimination à l'égard d'un pays ou d'une personne, qu’elle soit pour des raisons raciales, religieuses, politiques, de sexe ou autres est incompatible avec l'appartenance au Mouvement Olympique » et que « le Mouvement Olympique a pour but de contribuer à bâtir un monde pacifique et meilleur en éduquant la jeunesse par le moyen du sport pratiqué sans discrimination d'aucune sorte et dans l'esprit olympique qui exige la compréhension mutuelle, l'esprit d'amitié, la solidarité et le fair-play »,
étant donné que « Un monde, un rêve » est le slogan choisi par le gouvernement chinois pour les Jeux Olympiques de Pékin 2008,
étant donné les sérieux doutes et les nombreuses critiques émis par la communauté internationale quant au respect des droits de l’homme en Chine,
Nous vous lançons un appel :
Aujourd'hui, le 8 août 2007, nous sommes à un an de la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques à Pékin.
En tant que citoyens chinois, nous devrions être emplis de fierté et manifester un enthousiasme sans réserve à l’égard de ce slogan « Un monde, un rêve » et de l’occasion qui est offerte à notre pays d’organiser ce grand rassemblement qui symbolise la paix, l'amitié et la justice. Pourtant, les nombreux événements négatifs auxquels nous assistons dans la réalité, dont certains sont directement liés à la préparation des Jeux Olympiques, ne peuvent que provoquer notre regret et soulever notre interrogation. « Un monde, un rêve » : de quel monde parle-t-on ? A qui est destiné ce rêve ? Comment faire pour que la Chine puisse organiser une vraie fête qui incarnerait l'esprit olympique, serait la fierté de tous les citoyens chinois, et serait appréciée par le monde entier?
Nous vivons dans un monde de plus en plus globalisé, mais ce monde est loin d’être égalitaire et paisible. L’exploitation des pauvres et des faibles par les puissants, les violations des droits de l'homme commises par les dictatures, les vies sacrifiées sur l’autel de la violence, font la une de notre actualité quotidienne. Les hommes qui, au cours du XXe siècle, ont survécu à la guerre, à la pauvreté ou à des persécutions politiques, sont de plus en plus conscients que les droits de l'homme sont des valeurs universelles. Ceux-ci jouent un rôle fondamental dans l’avènement d’un monde de liberté, de paix, et de justice. Le monde commun annoncé dans le slogan des Jeux Olympiques de Pékin devrait être un monde où tous les gens jouiraient des droits de l'homme. Car un monde qui ne respecte pas et ne garantit pas les droits de l'homme ne peut être qu'un monde divisé et brisé dont sont absentes la dignité, l'égalité et l'harmonie. C’est pourquoi le rêve commun de tous les hommes présenté dans ce slogan devrait être ce que définit la Déclaration universelle des Droits de l'Homme et ce qu'affirme la Loi constitutionnelle de la République Populaire de Chine : les Droits de l'Homme.
Pour ces raisons, nous proposons au CIO de Pékin d’améliorer ce slogan en ajoutant une référence aux droits de l'homme afin de le faire correspondre davantage à l’esprit olympique. A l’heure où tous les regards sont tournés vers la Chine, le gouvernement chinois devrait saisir cette occasion pour offrir au monde l’image d’un pays qui appartient à la civilisation universelle, qui respecte les Droits de l'Homme garantis dans la loi constitutionnelle, et respecte la promesse d'améliorer les droits humains qu’il avait formulée lors de sa candidature à l'organisation des Jeux Olympiques. Le slogan olympique de Pékin devrait donc être le suivant :
« Un monde, un rêve, et les droits de l'homme universels ».
Ce slogan plus complet incarnerait non seulement davantage l’esprit olympique et contribuerait à promouvoir la cause de l’olympisme, mais il offrirait également à la Chine l’occasion de réfléchir sur la voie à prendre en matière de développement et encouragerait les citoyens chinois à soutenir les Jeux Olympiques. Au final, il marquerait une nouvelle impulsion dans le mouvement vers le progrès de la Chine et dans la construction d’une réelle harmonie sociale. N'y a-t-il pas en effet de rêve plus merveilleux et plus ambitieux pour l’humanité qu’ « un monde partagé et les mêmes droits de l'homme pour tous » ?!
Et c’est parce que nous partageons ce rêve que nous éprouvons de profondes réserves à l’égard de la situation des droits de l’homme en Chine. Ces dernières années, le gouvernement chinois a réaffirmé à de multiples reprises la protection des droits fondamentaux des citoyens et s’est engagé lors de sa candidature aux Jeux Olympiques à améliorer les droits de l’homme. En 2003, il a aboli le système de « détention et de rapatriement », et en 2004 il a inscrit la « protection des droits de l’homme » dans la loi constitutionnelle. Pourtant, jusqu'à aujourd'hui, le gouvernement chinois n'a pas pris davantage de mesures réelles pour prouver sa détermination à améliorer les droits de l'homme. Au contraire, ce que nous avons vu, entendu et vécu de nos propres expériences, c'est une répression accrue à l’égard des médias et de la liberté d'expression. Les défenseurs des droits de l'homme sont de plus en plus opprimés, les critères des droits de l'homme reconnus internationalement sont bafoués arbitrairement, les actes de violence contre les pauvres sont de plus en plus fréquents. Même la préparation des Jeux Olympiques devient une excuse utilisée par certaines administrations et certains fonctionnaires afin de violer les droits des pauvres gens. Tous ces faits sont contraires à l'esprit olympique, et font perdre au gouvernement chinois sa crédibilité vis-à-vis de la communauté internationale et vis-à-vis de ses propres citoyens. Le mécontentement populaire s’accentue tandis que le pays est confronté à de nombreuses crises.
Le gouvernement est conscient de la gravité de ces faits, comme en témoignent ses déclarations en faveur de politiques prenant « l’humain pour racine » et favorisant une « société harmonieuse ». Pourtant, l'essentiel n'est pas d'annoncer de nouveaux slogans, encore faut-il les traduire dans la réalité. Il ne suffit pas d’inscrire dans la constitution « le respect et la garantie des droits de l’homme par l’Etat », il faut que les droits de chaque citoyen soient respectés de manière égale. La mobilisation de toutes les ressources pour peindre les façades des villes, pour construire des bâtiments pharaoniques, ou décrocher de nombreuses médailles ne peut pas cacher la réalité : la Chine est un pays qui ignore les droits de l'homme. Comment la flamme olympique pourrait-elle masquer une société en proie à des conflits de plus en plus aigus, et dissimuler un environnement profondément dégradé? Si le gouvernement agit ainsi, comment ses propres citoyens peuvent-ils partager le même rêve?
En tant que citoyens chinois et citoyens du monde dans une époque globalisée, nous espérons que les problèmes des droits de l'homme trouveront une solution durable dans l’effort conjoint du gouvernement et des citoyens, que les Jeux Olympiques pourront se dérouler dans une atmosphère de liberté et de paix, et que les étrangers pourront découvrir un pays qui respecte les droits humains. Mais la réalité de la Chine nous déçoit, et provoque notre colère. Nous savons que, sur le sujet des droits de l'homme, notre gouvernement devrait et pourrait faire mieux, mais il a progressivement détruit l’espoir et la confiance des gens et s’enlise dans une crise de légitimité profonde.
C’est donc avec un profond sentiment de responsabilité que nous appelons le gouvernement chinois à saisir cette occasion, à ouvrir une porte vers la réalisation d’une société harmonieuse, et permettre aux Jeux Olympiques d’être un événement de joie pour tous les Chinois. Nous appelons également la communauté internationale à se mobiliser en vue de cet événement, afin que l'émergence de la Chine ne soit plus une source d’inquiétude sur le plan international. Car tout ce qui se passe en Chine aujourd'hui influencera l'avenir de l'humanité.
Pour que les Jeux Olympiques deviennent les « Jeux des droits de l’homme », nous appelons à la mise en œuvre des propositions suivantes :
- Libérer tous les citoyens chinois qui, en raison de leurs opinions, de leurs croyances, de leur volonté de s’associer librement, de leur défense des droits, ou d’autres motifs politiques, sont aujourd’hui en prison afin qu’ils puissent jouir librement, entourés de leur famille, de leur droit de célébrer les Jeux Olympiques.
- Permettre à tous les citoyens chinois qui, en raison de leurs opinions politiques, de leur religion ou de leurs croyances, ont été condamnés à l’exil de rentrer en Chine. Qu'ils assistent aux Jeux Olympiques dans leur propre pays, et non à l'étranger.
- Appliquer sans aucune restriction la liberté d'interviewer tant pour les journalistes étrangers, comme l’a affirmé le gouvernement, que pour les journalistes chinois.
- Indemniser tous les citoyens qui ont subi la démolition de leurs maisons et l'expulsion forcée au nom des Jeux Olympiques, libérer tous les citoyens qui ont été emprisonnés parce qu’ils protestaient contre ces démolitions et ces expulsions. Et présenter des excuses à tous ceux qui ont subi des traitements inhumains.
- Prendre des mesures efficaces pour protéger les droits des ouvriers et des paysans migrants qui, par leur travail, construisent les projets olympiques.
- Arrêter immédiatement le rapatriement et la détention forcée, au nom des Jeux Olympiques, des porteurs de plainte, des citoyens des autres provinces et des ouvriers migrants à Pékin. Réouvrir les écoles pour les enfants de migrants, garantir à leurs parents le droit de se déplacer, de s'exprimer et de protester librement. Les enfants de migrants ont le même droit que les enfants de Pékin de participer à cette fête.
- Surveiller les fonds destinés aux Jeux Olympiques, publier ouvertement à l’attention des contribuables chinois les coûts réels, les procédures d'appels d'offre, et l'utilisation des fonds pour les projets olympiques, afin de rendre les Jeux Olympiques transparents.
- Afin d’assurer la mise en œuvre des mesures précédentes, autoriser la participation des organisations non-gouvernementales, des associations de la société civile et des défenseurs des droits de l’homme ainsi que la fondation d’un comité de surveillance des Jeux Olympiques réunissant des personnalités chinoises et étrangères qui veillerait et publierait régulièrement le bilan de ces mises en œuvre.
Nous n'avons pas l'intention de politiser les Jeux Olympiques. Tous nos conseils sont fondés sur le principe de « non-discrimination » défini par la Charte Olympique, ils correspondent aux principes des droits de l'homme établis par les Nations Unies, mais aussi aux droits des citoyens définis par la Constitution chinoise et inspirés de la tradition chinoise. Ils s’accordent également avec l’appel lancé par le CIO de Pékin pour des « Jeux ouverts, respectant l’environnement et humains ». La prise en considération et la mise en œuvre de nos conseils marqueraient un début de progrès en faveur de la situation des droits de l’homme en Chine, et favoriseraient l’établissement de nouveaux rapports entre l’Etat et la société, entre le gouvernement et la société civile. Cela offrirait au gouvernement chinois l’occasion de prouver au monde sa réelle détermination dans l’amélioration des droits de l'homme.
Nous pensons que ces conseils sont réalisables. Leur réalisation dépend seulement de l’engagement réel du gouvernement chinois, de sa mise en œuvre de mesures concrètes et de sa capacité à coopérer avec les organisations de la société civile.
Si ces conseils étaient refusés, nous pensons que les Jeux Olympiques de Pékin ne seront jamais inscrits dans l'Histoire comme « les meilleurs Jeux Olympiques », et qu’ils ne susciteront pas la fierté des Chinois de Chine et d'outre mer. Car l'esprit olympique qui prône la liberté, l'égalité, la solidarité, la justice, la paix et l'amitié n’aura pas été respecté. Au contraire, ces Jeux Olympiques resteront dans les mémoires comme entachés de soupçons et de critiques. Plus fondamentalement, la répression et l’accumulation de toutes sortes de contradictions sociales en vue de l’organisation des Jeux Olympiques auront des conséquences désastreuses pour le développement futur de la Chine. Nous attendons une décision correcte de nos dirigeants, et espérons que tous les citoyens chinois pourront participer activement et dans l’intérêt public au mouvement olympique, nous invitons aussi tous les pays civilisés et tous les citoyens du monde à promouvoir l'esprit olympique, à contribuer au mouvement olympique et à l’avancée des droits de l'homme en Chine et dans le monde.
Le 7 août 2007
Premiers signataires :
Ding Zilin 丁子霖 (professeur, leader du Mouvement des mères de Tiananmen, Pékin), Liu Xiaobo 刘晓波 (écrivain, Pékin), Bao Zunxin 包遵信 (historien, Pékin), Yu Haocheng 于浩成 (juriste, Pékin), Bao Tong 鲍彤 (citoyen, ancien membre du Comité central du Parti communiste chinois, Pékin), Dai Qing 戴晴 (écrivain, Pékin), Sha Yexin 沙叶新 (scénariste, Shanghai), Jiang Peikun 蒋培坤 (professeur, Pékin), Zhang Xianlin 张先玲 (ingénieur, membre du Mouvement des mères de Tiananmen, Pékin), Jiang Qisheng 江棋生 (chercheur, Pékin), Chen Ziming 陈子明 (chercheur, Pékin), Zhang Zuhua 张祖桦 (chercheur, Pékin), Liao Yiwu 廖亦武 (écrivain, Sichuan), Wang Yi 王怡 (chercheur, Sichuan), Jiao Guobiao 焦国标 (chercheur, Pékin), Chen XiaoYa 陈小雅 (chercheur, Pékin), Liu Junning 刘军宁 (chercheur, Pékin), Xu Youyu 徐友渔 (Chercheur, Pékin), He Weifang 贺卫方 (professeur, Pékin), Ai Xiaoming 艾晓明 (professeur, Guangdong), Sun Wenguang 孙文广 (professeur, Shandong), Zhang Hong 张闳 (professeur, Shanghai), Yu Jie 余杰 (écrivain, Pékin), Yu Shicun 余世存 (écrivain, Pékin), Ma Bo 马波 (écrivain, Pékin), Fu Guoyong 傅国涌 (écrivain, Zhejiang), Ran Yunfei 冉云飞 (écrivain, Sichuan), Gao Yu 高瑜 (journaliste, Pékin), Zan Aizong 昝爱宗 (journaliste, Zhejiang), Pu Zhiqiang 浦志强 (avocat, Pékin), Teng Biao 滕彪 (avocat, Pékin), Zhuang Daohe 庄道鹤 (Avocat, Zhejiang), Xia Lin 夏霖 (avocat, Pékin), Hu Jia 胡佳 (défenseur des droits de l'homme, Pékin), Liu Feiyue 刘飞跃 (défenseur des droits de l'homme), Wen Kejian 温克坚 (écrivain et journaliste indépendant, Zhejiang), Zhao Dagong 赵达功 (écrivain et journaliste indépendant, Shenzhen), Qin Geng 秦耕 (écrivain et journaliste indépendant, Hainan), Wang Debang 王德邦 (écrivain et journaliste indépendant, Pékin)
(Additional names can be viewed with the English and Chinese texts of the letter)
Translated by Qu Yuan, Wen Zhang, and Marie Holzman
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